La Nègre vs L’Administration

Chers lecteurs, la vie d’entrepreneur n’est pas de tout repos. Surtout quand l’INSEE vous demande de remplir une enquête en ligne.

 

Alexandra de Lassus
LA NEGRE
65 rue du XXXX XXXX XXXX
75010 Paris

INSEE
Division Services aux entreprises
105, rue des XXX XXXX
44274 Nantes Cedex 02

Paris,
le 23 février 2014

 

Monsieur, Madame,

J’ai reçu cette semaine votre enquête sectorielle annuelle Services, relative à l’exercice 2013.
J’ai été surprise d’être mandée de compléter cette étude, et du ton très sollennel avec lequel vous m’indiquiez que ma réponse était absolument obligatoire. En effet, mon statut d’entrepreneur ne me laisse guère le loisir de me consacrer à ce genre d’activités.

 

Toutefois, pétrie d’un fort sens du devoir et craintive à l’idée de vous désobéir, je me suis attelée à la tâche sur la version digitale de votre enquête. Vous promettiez en effet que vos sondés pouvaient télécharger en ligne une version PDF de l’enquête et la redéposer ensuite directement en ligne sur votre site.

Je l’avoue : j’ai été séduite par cette perspective moderne.

Pas longtemps.

En effet, il n’a pas fallu 2 minutes pour que je me heurte à un premier problème.
Pour télécharger en ligne mon formulaire, il me fallait saisir un mot de passe. Dans le mien, vous aviez glissé le caractère spécial [ .

En tant que spécialistes des enquêtes, je me permets de vous interroger : à votre avis, combien de vos sondés sont capables de trouver le caractère [ sur leur clavier ? (Un indice : vous qui lisez ce courrier, le savez-vous vous-même ?)

 

Ma missive aurait donc pu s’arrêter là, mais j’ai passé cette première épreuve du destin ! Imaginez-moi donc, attelée au remplissage de votre questionnaire, depuis l’écran de mon ordinateur.

Ce n’était pas facile.
J’ai eu les plus grandes difficultés à comprendre le sens de vos questions ; et après une demie heure que je qualifierai volontiers de pénible, je suis enfin arrivée à la dernière page.
Le formulaire semblait augurer de ma libération en indiquant :

« ATTENTION : pour envoyer la réponse
1. Cliquez sur « Fichier » puis « Enregistrer sous » (préciser le nom du répertoire dans lequel vous souhaitez stocker le questionnaire) »

J’obtempèrais donc. Et là…
Ha ! Ha !
Quelle joyeuse facétie de votre part ! Vous avez oublié de libérer les accès de votre document PDF ! En d’autres termes, votre document est toujours protégé et non modifiable !
Impossible donc d’enregistrer le document longuement complété. Je laisse la parole à la fenêtre d’erreur qui le résume bien mieux que moi : « Sans mot de passe de propriétaire, vous n’êtes pas autorisé à copier des parties de ce document ».

Après un petit moment de désillusion, j’étais encore prête à faire un effort. J’ai même essayé d’ouvrir votre document avec Acrobat Reader. Et là, nouvelle surprise ! Un message d’erreur m’indiqua qu’il était impossible d’ouvrir le questionnaire, et que je devrai plutôt utiliser la version XI du logiciel !

 

Je ne sais plus exactement ce qu’il s’est passé alors, mais je crois que c’est à ce moment précis que j’ai été contrainte d’user de mes capacités de résilience pour en venir à ces deux conclusions que j’aimerais partager avec vous :
– Si vous recevez quelques réponses digitales à votre questionnaire, il serait magnanime de votre part d’offrir une médaille honorifique à vos sondés, pour les récompenser de leur capacité à détourner les interdictions d’un logiciel. Peut-être même pourriez-vous adjoindre leur service, afin de parfaire la prochaine édition de votre enquête ?

– N’étant hélas dotée que de capacités très limitées en détournement de logiciel PDF, je renonce du même coup à ma médaille et à mes velléités de réponse à votre enquête. Je serai heureuse de me plier à vos consignes lorsque vous serez en mesure de fournir à vos sondés un système de réponse informatique à la fois fonctionnel et respectueux de leur temps.

 

Quant à l’enquête papier sur laquelle j’aurais pû me rabattre, je ne l’ai hélas plus. De rage, je l’ai en effet mangée.

Dans l’attente d’un nouveau jeu d’énigme de votre part, je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, mes salutations distinguées.

 

Alexandra de Lassus

PS : Si d’aventure, vous réussissiez à résoudre ce problème informatique ou consentiez à m’envoyer un nouvel exemplaire papier de votre enquête, je serai ravie de m’y soumettre à nouveau.