Sport. Dignité. Sudation.

S’inscrire à un cours de sport fait partie des ordinaires résolutions de la rentrée. En revenant de vacances, on se sent suffisamment énergique pour manger 5 fruits et légumes par jour et pratiquer une activité physique régulière. Flairant l’opportunité et voulant nous aider à passer le cap, les clubs de sport proposent quantité de cours d’essai gratuits.
Afin de te faire gagner du temps et de la sueur, je me suis permis d’en tester un pour toi : le cours de fitness.

Version féminine du cours de boxe, le cours de fitness s’adresse aux personnes qui ont envie de se défouler. S’il ne permet hélas pas de frapper des innocents volontaires, le cours de fitness présente l’avantage de préserver l’intégrité de tes cloisons nasales.
Il existe plusieurs types de cours de fitness. Pour cette enquête, j’ai demandé à l’accueil du club de m’orienter vers celui qui défoule « vraiment ».
La personne interrogée m’a répondue « Ce soir, on a un cours très très cardio, chorégraphié, et qui demande beaucoup de force. Ca s’appelle Body Attack. Tu devrais vraiment le sentir passer ».

Absolument tout dans ces 3 phrases aurait dû m’alerter. Ne serait-ce que l’intitulé « Body Attack ». Dans quel contexte utilise-t-on ce mot, normalement ?
Attaque cardiaque ?
Attaque de requin ?
Attaque à main armée ?
Au lieu d’être réaliste et de reculer calmement vers la sortie, j’ai répondu : « Cool ! A tout à l’heure ! ».

Me voici donc de retour le soir même dans l’antre de la dépense physique et calorique.
La prof de Body Attack est dynamique. Très dynamique. Elle parle extrêmement fort, d’une manière à la fois commerciale et autoritaire. N’eut été son jeune âge, je soupçonnerais 20 ans passés au service Radio de la Légion. Elle commence par « J’ESPERE QUE VOUS ETES PRETES PARCE QUE CA VA ETRE VRAIMENT INTENSE ! WOU ! »
A ce moment là, je ne panique pas.

Quand elle lance à 3000 décibels un tube de David Guetta, j’ai déjà un peu plus peur. Mais avant que mes oreilles ne se mettent à saigner, je ressens les vertus de cet indigent registre musical.
Pendant qu’elle nous fait courir sur place en agitant les bras comme des aliénés, je me demande combien de temps aurions-nous tenu le rythme en écoutant du Serge Reggiani.
La réponse : 2 minutes et 30 secondes.

En effet, il ne faut guère plus de temps pour comprendre le principe du Body Attack : enchaîner des mouvements très rapides qui engagent tout le corps, sans aucune pause. Jamais. Tu cours, tu poursuis avec 50 pompes, tu te relèves pour faire des bonds sur les côtés,  tu continues avec 60 swats, et ainsi de suite pendant 45 minutes. Alors, oui c’est extrêmement dur physiquement, et comme promis, ton corps « le sent passer ».
Ton ego aussi.

Vous savez comment est fichue une salle de fitness : comme une salle de danse. Du parquet au sol, et un immense miroir mural, pour observer tes mouvements. Or, dans un cours de fitness, tu n’as pas envie de voir ce que tu vois : ton teint aubergine. L’humidité invraisemblable de ton corps. Et surtout ton enveloppe physique en haute lutte. Car si les mouvements proposés par la prof ne se caractérisent déjà pas par leur grâce, la libre interprétation que tu en fais est totalement obscène de ridicule.

Car le Body Attack te fait découvrir que tu as de lourds problèmes psychomoteurs.  Bien que les consignes soient très claires (hormis quelques propos totalement hermétiques tels que « ABDOS TONIQUES POSITION BODY ATTACK ! »), c’est comme si les mots et les démonstrations de la prof ne s’imprimaient pas dans ton cerveau. « Vers la gauche », tu pars à droite. S’il faut taper dans tes mains, tu le fais systématiquement à contretemps… etc.

Pour ma défense, je n’étais pas la seule à faire régulièrement n’importe quoi. Dans l’ensemble, on n’avait pas vu telle hécatombe et telle anarchie depuis la bataille de Waterloo. La prof, en capitaine déterminée, faisait tout pour motiver ses troupes. Après avoir essayé la forme interrogative : « EST CE QUE VOUS ETES LA ? » et n’avoir récolté que quelques râles en réponse ; elle avait changé de stratégie grammaticale en nous haranguant avec des « DONNEZ TOUT ! WOU ! » ou « JE SAIS QUE VOUS ME DETESTEZ ! WOU ! » qui, au moins, n’exigeaient pas de commentaires.

Attirés tels des charognards par des proies mourantes, quelques hommes se pressaient à la porte de la salle avec un air goguenard. On a tous déjà fait ça : un cours de fitness est tellement absurde qu’on oublie qu’il s’agit de vrais gens, avec une dignité et un coeur qui bat. C’est une sorte de zoo, où les animaux s’ébattent en tenue de lycra.

Bref, je crois que ces spectateurs sont passés au moment où ma sueur tombait en grosses gouttes sonores sur le sol. Heureusement, les plocs étaient couverts par les soupirs d’une jeune-femme tombée par terre qui affirmait « je peux plus, j’en peux plus », soupirs eux-mêmes couverts par les encouragements de la prof : « RELEVE-TOI, NE RESTE PAS PAR TERRE ! WOU ! ». Et à l’adresse de toutes les autres, tentées de la rejoindre dans la vautre : « SI C’EST TROP DUR, PRENEZ L’OPTION FACILE ! ».

C’était un argument pourri. On savait depuis 35 minutes déjà que « L’option facile » était la plus grosse imposture de tous les temps.
Option normale : Faire des pompes sur un bras.
Option facile : Faire des pompes sur le bout des doigts.
Les profs de fitness aiment manifestement jouer sur les mots.

Pour revenir sur la sueur, qui est quand même un sujet important pour une femme du monde : je n’ai jamais vu ça. Nous ne nous contentions pas de transpirer. Nous étions devenues des brumisateurs humains. Notre corps dégageait de l’eau autour de nous dans un rayon d’un mètre.

Et c’est alors que nous en étions à échanger nos fluides corporels à distance que la prof nous a averties que nous entamions le dernier morceau. C’était l’occasion pour nous de livrer tout ce qu’il nous restait d’énergie (puisque nous n’avions sans doute, après le cours, rien prévu d’autre que mourir).

C’est ainsi que j’ai découvert que David Guetta composait des chansons extrêmement longues. Mais que je n’ai pas capitulé.

Mieux encore, lorsque le cours s’est terminé et qu’on a commis cet applaudissement général, qui autrefois m’aurait semblé aussi grotesque qu’applaudir à l’atterrissage d’un avion qui n’a pas failli se crasher en vol, j’étais heureuse. Violette mais heureuse. J’ai même placé un « WOU ! ». A contretemps.

Depuis, je ne peux plus descendre un escalier sans boiter.
Mais je suis inscrite au club.
L’histoire ne dit pas si l’engagement passera l’automne.

PS : Evidemment, l’image provient de Awkward Family Photos.