Les invités sur mon épaule

Je me souviens de ces dessins-animés, lorsque j’étais enfant, où l’on voyait un personnage sur les épaules duquel se tenaient un petit ange et un petit démon. Chacun d’eux soufflait au héros des idées bienfaisantes ou tentatrices, et dans ces images, on pouvait déjà reconnaître le théâtre de ce qui jouait en nous-mêmes : deux voix indépendantes se livrant bataille dans notre tête, élaborant des théories et discours contradictoires. L’une disant :

– Et si je volais le goûter de cette peste de Caroline ? En plus, elle le mérite, avec ses veilles dents de lapin !

L’autre rétorquant :

– C’est pas gentil de faire ça ! Ce n’est pas parce que ma mère ne met dans mon cartable que du pain rassis et des choux de Bruxelles que je dois sombrer dans le vice !

Bref. Depuis la cour d’école, la situation s’est complexifiée, et je serais heureuse si aujourd’hui, je ne comptais que deux voix dans ma tête.

Car avec le temps, de nouvelles voix intérieures se sont installées en moi. Et sans même vous parler de celle qui, munie d’une trompette angélique, m’invite à bouter les Anglais hors de France, je crois en avoir dénombré quelques-unes qui existent aussi dans beaucoup d’entre nous.

Chaque jour, ces voix se livrent une lutte sans merci pour savoir qui parlera le plus fort et qui prendra le pouvoir. Si bien qu’à certains moments, l’intérieur de ma tête ressemble à une fin de soirée arrosée, où l’on trouverait pêle-mêle, et complètement bourrés :

• Un maboule

Chacun de nous à un dangereux malade mental au fond de lui. Le mien est particulièrement chaud quand je roule à vélo. Si je prenais note du discours qu’il me souffle quand je chevauche un Vélib, il y aurait de quoi couvrir 5 tomes d’insultes le temps d’un trajet Strasbourg Saint Denis – Notre Dame de Paris.

Mon maboule intérieur se sent provoqué par tout et suppose que l’univers conspire contre lui : il est certain que ce taxi s’est rabattu EXPRES ; que cette vieille dame impotente met deux heures à traverser le passage piéton EXPRES ; que ce mec qui écoute Rire & Chansons dans sa voiture visite son nez avec son doigt EXPRES.

Evidemment, le maboule imagine faire endurer mille supplices aux personnes qui sont l’objet de son courroux. Dans ses pensées fougueuses, plus d’un passant innocent est déjà mort étouffé dans une grille d’arbre.

Et bien entendu, le maboule intérieur ne s’attaque pas uniquement aux inconnus qui croisent sa route. N’importe quel insolent de votre connaissance qui a eu le mauvais goût de vous irriter (votre patron, votre conjoint, votre marchand de journaux) est déjà passé sur le feu de sa pierrade Tefal.

• Une pythie de Delphes (autrement appelée Une parano)

Comme la Pythie lisait le sens caché des choses dans les vésicules de poulet, cette voix intérieure voit un sens occulte dans chaque événement banal du quotidien. Elle interprète tout, et est évidemment persuadée que ses interprétations sont justes. Les phrases qu’elle vous suggère commencent toujours par : « Je suis sûr/e qu’il/elle a dit/fait ça parce que… »

Par exemple, votre boulanger vous a dit « Ca fera 20 centimes, ma bonne dame » : il essaye de vous dire qu’il vous trouve bonasse.

Votre cousin partage un article sur Facebook où il est question d’alcoolisme : il sait que vous buvez trop.

Votre collègue a décroché son téléphone au moment où vous entriez dans le bureau : il vous déteste.

En bref, votre Pythie de Delphes sait tout, sur tout le monde. She even knows what you did last summer.

• Une chochotte

C’est la voix intérieure qui vit dans la terreur et vous invite à vous méfier de tout. Elle se nourrit en priorité des faits-divers du Parisien et de l’imagination débordante des scénaristes hollywoodiens.

C’est celle qui dit : « Mon Dieu, ce passager du siège 33K ressemble très fortement à Oussama Ben Laden » ou « ce bruit dans le grenier est probablement un vampire/revenant/bébé possédé ».

Si vous l’écoutiez avec trop d’attention, vous passeriez votre vie cloitré chez vous, à faire vos courses exclusivement sur Ooshop.com, et à attendre le livreur avec une arbalète.

• Un mytho

Parfaite antithèse de la chochotte et des comportements pleutres qu’elle induit, le mytho invente non-stop des scénarios dont vous êtes le héros.

Vous n’êtes pas intervenu lorsque cette personne âgée s’est faite détrousser sous vos yeux par un jeune loubard ? Vous vous êtes écrasé quand votre patron vous a annoncé votre mutation dans la banlieue lointaine de Bourg-en-Bresse ? Qu’à cela ne tienne, votre mytho intérieur vous propose de nouvelles versions des faits où, revêtu d’une cape, du marteau de Thor et du charisme de Vin Diesel, vous faites régner la justice sur le monde et gagnez le respect craintif de vos pairs.

• Une groupie

Après le petit ange et le petit démon sus-cités, la groupie est l’une des premières autres voix à s’être installée durablement dans notre tête. Elle a commencé tranquillement avec des rêveries amoureuses impliquant Roch Voisine ou Larusso (et plus rarement Roch Voisine ET Larusso). Et depuis, elle s’est installée en renouvelant régulièrement l’objet de ses fantaisies. Aujourd’hui, elle passe de longues heures à vous occuper l’esprit en dévidant ses fantasmes impliquant votre fiancé/e, votre contact Gleeden ou cette personne sexy-strict de la compta.

• Paco Rabanne

Une chose intéresse cette voix intérieure : ce qu’il va se passer dans le futur, dans 5 minutes comme dans 60 ans. Ses anticipations vont de l’achat nécessaire de rouleaux de PQ, à la carrière de vos futurs enfants encore à naître, en passant par l’Apocalypse et les avantages de la convention obsèques MMA (plutôt Granit ou Faux-marbre ?).

Cette voix passe sa vie en anticipations et prévisions, et le fait que rien ne se soit jamais passé comme elle l’avait imaginé ne lui donne hélas pas du tout envie de fermer sa gueule.

• Un vieux gâteux

Antithèse de la voix Paco Rabanne, cette voix intérieure n’est concernée que par le temps passé, qu’elle radote en boucle. Comme c’était bien, avant. Ou comme c’était difficile. « Ha ça, mon p’tit gars, on en a bavé en 1995 quand c’était la mode des Buffalos ».

Évidemment, vous connaissez déjà par coeur toutes les histoires que cette voix vous raconte, mais jamais vous ne l’empêchez de continuer à les débiter.

La patience que vous n’avez pas à l’égard de votre grand-mère, vous l’avez totalement à l’égard de vous-même.

• Un tyran

Le tyran est cette voix impitoyable qui considère que les personnes qui vous entourent devraient se comporter de manière différente, à savoir : comme vous l’avez décidé.

Vous savez ce qu’il faut faire : POURQUOI DIABLE LES AUTRES NE VOUS OBEISSENT-ILS PAS ?

Par exemple, quand vous flagellez votre mec parce qu’il a rangé les fourchettes dans le mauvais tiroir, on peut considérer que « le tyran » a pris temporairement le contrôle de vous.

Dans ces moments, vous êtes un monstre autoritaire, c’est vrai.

Mais ne soyez pas trop sévère avec vous-même. Car vous souffrez aussi sous le fouet de votre propre tyrannie. L’exigence que vous imposez aux autres, vous vous l’imposez aussi, et votre tyran intérieur ne vous épargne pas. Car c’est lui qui va vous repasser en boucle l’un de vos moments de lose en vous disant « Pute borgne, tu aurais dû faire ça ! Comment peux-tu être aussi cruche ? ».

Une voix intérieure odieuse, mais dont, une fois encore, on n’a pas trouvé le moyen de se débarrasser.

• Un objecteur de conscience.

Pour comprendre la façon dont opère cette voix intérieure, il suffit d’avoir déjà rencontré cet homme, qui après avoir fait 20 minutes de queue au MacDo attend le moment d’être en caisse pour dire « Alors, qu’est ce que je vais prendre?… Hmmmm, un McChicken. Ha non non non, attendez. Non, je crois que je vais plutôt prendre un BigMac. A moins que je me laisse tenter par…« .

Quand votre objecteur de conscience est puissant, chaque décision devient une épreuve. Pour vous, comme pour votre entourage.

Toutes ces voix énumérées, et de nombreuses autres, nous tiennent toujours compagnie et se disputent constamment le temps de parole.

Mais il arrive parfois qu’elles se taisent toutes d’un coup : devant quelque chose de très beau, dans un fou rire, dans un instant de plaisir…

En pensant à ces rares moments de paix, me reviennent ces images du diablotin et de l’ange perchés sur nos épaules, dans les dessins animés de notre enfance.

Elles nous livraient en douce un autre secret : si ces voix qu’on croit nôtres nous parlent depuis l’extérieur, c’est qu’il existe aussi à l’intérieur de nous un autre espace silencieux, radieux et calme ; à l’abri de tout commentaire et à l’écart du bruit.

Une zone belle et tranquille, comme un été invincible au coeur de l’hiver.