Végétariens vs carnivores : le choc des civilisations

Chers amis,
Il y a quelques temps, je vous racontais comment j’étais devenue végétarienne.
« Pourquoi donc revenir sur le sujet, diablesse ? », pourrais-tu donc protester.
Et bien, mécréant, je m’autorise cette redite, car depuis un an et demi, mon végétarisme s’est mesuré au monde et à ses habitants.
Et les réactions qu’il inspire, loin de me décevoir, m’ont plutôt fascinée.  Que tu sois carnivore ou végétarien, cela te concerne.

Prenez n’importe quel contexte ordinaire qui vous oblige à dire « je suis végétarien/ne ». Par exemple :
– en soirée, quelqu’un vous tend un roulé à la saucisse
– ayant déjà décliné le pâté, le saucisson, le sanglier, vous répondez : « non merci, je suis végétarien/ne »
– immédiatement, la musique se coupe, les convives cessent de parler, et l’homme à la saucisse, la mine tragique, vous dit invariablement :

1- « Mais… ça t’est arrivé quand ? »
Ca commence TOUJOURS comme ça. Vous annoncez que vous êtes végétarien, et le visage de votre interlocuteur se répand vers le bas comme une glace au soleil. C’est comme si vous veniez d’annoncer que vous avez eu un cancer, les deux jambes mangées par une orque, ou que vous aimez trop les enfants. En donnant votre réponse, vous entendez votre voix sombrer dans une ambiance plus plombée qu’un requiem.

2- « Mais, tu fais ça pour les animaux ? »
Passé le choc initial, votre interlocuteur essaye de faire preuve d’empathie, et cherche à comprendre vos motivations. Etes vous devenus trop sensible au destin des bêtes après avoir visionné une fois de trop la pub 30 millions d’amis (« non mais t’es sérieux ? Un animal, ça ne pleure vraiment pas ? ») ? La viande vous procure-t-elle des gaz ? Vous avez entendu une histoire d’intoxication qui vous a traumatisé ? etc.
Passée l’étude des causes, c’est tout naturellement qu’on bascule vers les modalités pratiques.

3- « Donc tu ne manges pas de poulet ? »
Cette version végétarienne du « Pourquoi, fallait que j’en prende ? » peut laisser perplexe, et pourtant… Elle surgit plus souvent qu’on ne le croit. Je n’ai ni explication, ni théorie sur le sujet. Une seule certitude si vous vous sentez concerné par cette réplique : il peut être utile de reprendre vos classeurs de 6ème de Sciences de la Vie et de la Terre.

4- « Donc tu ne manges pas d’oeuf ? »
Là encore, impossible de savoir si les personnes qui posent cette question commettent simplement une confusion entre végétarien et végétalien… ou si elles croient que l’oeuf est un animal. Dans ce cas, peut-être versent-elles des larmes amères devant les briques de lait, pauvres petits arrachés trop tôt au sein de leur mère.

5- « Donc tu ne manges pas de foie gras ? »
Toujours plus loin, toujours plus fort, cette réplique porte le label « scène vécue ».
Comme vous vous en doutez, bien que végétarienne, je m’autorise évidemment une exception pour ce mets savoureux qui associe dégustation d’organe et summum de la maltraitance animale. Les jours où je me livre à des orgies de foie gras, je revêts pour l’occasion une toque en fourrure de renard et de lapin. Et me passe un CD d’enregistrement de tapettes à souris, qui font de formidables percussions.

Interlude : à ce moment là, une personne normale décroche et change de sujet. Une personne très carnivore (ou qui manque simplement de sujet de conversation) va vous coincer dans les cordes pour poursuivre son enquête. Régulièrement, c’est ici que la discussion quitte le coquet chemin de la curiosité pour rejoindre l’autoroute de la controverse.

6- « Ohlalalalalalala, moi je ne pourrais pas »
Bien que vous vous en fichiez, et que vous n’ayez jamais cherché à le convertir, cet individu tient à vous le dire : il ne pourrait pas être végétarien. Non pas qu’il ait déjà essayé, mais il le sait, parce qu’il adore la viande, parce qu’il manque de fer, parce qu’il ne saurait pas cuisiner des légumes, parce que quand-même-un-peu-de-saucisson-à-l’apéro, parce que si c’est comme ça on ne bouffe plus rien, parce qu’un animal c’est con…
Si vous êtes végétarien et subissez ce discours, soyez patient.

7- « Mais alors, tu dois avoir des tonnes de carences ! »
En fait non, pas du tout. Mais merci.
Si vous êtes végétarien et subissez ce discours, imaginez votre interlocuteur se faire piétiner par une vache.

8- « Si tu n’as pas de carences, ça veut dire que tu manges du tofu ???!!! »
Cette réplique est systématiquement prononcée avec une grimace d’horreur et de dégout. Ce qui vous permet de répondre avec enthousiasme :  « Bien sûr, je mange du tofu ! Mais attention, je ne le cuisine pas, hein ! Je fais en sorte que ce soit vraiment dégueulasse. En fait, je le sors de son sachet plastique et je le mange en snack, comme ça, cru et sans rien. Un peu comme tu fais avec tes chipolatas, en fait ! »
Chers amis, j’aimerais qu’on en finisse avec les clichés sur la bouffe végétarienne infâme. Ok, les restaurants macrobiotiques ont fait beaucoup de mal à la réputation des végétariens. Presque autant que les allemands aux Birkenstock et à l’épilation d’aisselle. Mais c’est fini maintenant. Il faut savoir tourner la page. Pensez à la gastronomie italienne, libanaise, indienne. Détendez-vous.

9- « Si tout le monde faisait comme toi, il n’y aurait pas assez de place pour les récoltes »
Une réplique comme celle-ci ne peut-être que l’oeuvre d’une personne qui croit que Wikipedia est une encyclopédie. Le genre de personne qui place la science au pinacle, mais la pratique au niveau poussin-amateur. Invitez-la à méditer sur la part de l’agriculture consacrée à l’alimentation du bétail, et à relire « Ainsi parlait Haroun Tazieff » de Freddy Nietzsche.

10- « Tu verras, ça va te passer »
Pour certains de vos amis, confesser votre nouvelle fascination pour le végétal serait comparable à leur présenter un mec monstrueusement hideux et débile en leur disant « Je l’aime ! ». Dans un cas comme dans l’autre, incrédules et horrifiés, ils ne peuvent que déduire que ce que vous lui trouvez ne regarde que votre intimité.
Ainsi, s’ils supposent que vous avez découvert dans les concombres et courgettes un plaisir peu ordinaire, ils sont convaincus que bientôt, vous vous lasserez pour revenir à la raison et à la jouissance authentique : l’alimentation carnée approuvée par tous.

11- « Donc tu vas finir à élever des chèvres dans le Larzac »
Or, il arrive que votre entourage constate que votre végétarisme ne vous passe pas. C’est alors qu’il commence à s’inquiéter. Tout comme la première cigarette mène invariablement au shoot d’héroïne, arrêter la knacki fait chuter lentement vers la marginalisation. En fait, vos proches s’en rendent compte maintenant : ils auraient dû vous arrêter quand vous avez jeté votre télévision. Depuis, vous êtes sur une pente très glissante. Bientôt, vous allez arrêter de vous peigner. Vous allez épouser un paysan. Vous accoucherez dans une yourte et passerez du Manu Chao à votre nourrisson…
Et quand ce dernier aura grandi et sera en âge d’être traumatisé par Bambi, vous ne lui cuisinerez même pas une petite côtelette pour le consoler.

 

Commentaire subsidiaire pour les âmes sensibles à ma méchanceté :
Oui, je sais, si certains carnivores sont ignorants, il serait préférable de leur répondre avec douceur et pédagogie, plutôt qu’avec moquerie. Mais que voulez-vous, les végétariens sont des personnes comme les autres : il arrive parfois (par exemple en voyant la 1000ème tête dégoutée à l’évocation du tofu), que nous manquions tout simplement de patience et d’empathie.


Illustration : Simon Sek